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27  03 2009

Independence Day

Independence DayC’est peut-être la dernière occasion qu’il aura jamais de parler à son père. La dernière occasion de lui dire toutes ces choses qu’il a supportées, depuis toutes ces années, ces choses qu’il a reçues, ces choses qu’il a cueillies, ces choses qu’il s’est efforcé d’atténuer, de rendre inoffensives, et finalement de classer dans les bonnes cases, avec les bonnes étiquettes, pour qu’elles ne lui fassent plus aucun mal. La dernière occasion avant de partir. La dernière occasion de vider l’abcès, sous peine d’emporter avec lui une amertume et un ressentiment qu’il ne veut pas voir teinter sa nouvelle vie. Alors, il trouve le courage de parler à son père.

A la lumière de sa résolution, de sa détermination toute neuve, il découvre soudain que son père a vieilli. Une émotion nouvelle s’empare de lui, une émotion inattendue, qui le prend par surprise et lui montre un chemin qu’il ne veut pas prendre. Son père est devenu vieux. Son père est devenu faible. Il n’a plus rien à craindre.

Mais il est trop tard. Il est trop tard pour revenir sur sa décision. Il est trop tard pour trouver une autre solution. Il est trop tard pour chercher aujourd’hui le moyen de panser les anciennes plaies, les douleurs enfouies. Même s’il le pouvait, il ne voudrait rien y changer. Parce qu’il lui a fallu tant de temps, tant de volonté, tant de courage pour parvenir à décider de s’en aller.

Soudain conscient d’avoir en face de lui un homme, lui vient le désir, le besoin de parler. Non pour se plaindre et tout remettre en cause, seulement pour affirmer qu’il a changé aussi. Seulement pour exercer son droit à une nouvelle vie.

Les souvenirs remontent. Ils pourraient le submerger, mais il serre les dents et contient leurs assauts. Il n’est plus temps de pleurer, plus temps de crier, plus temps même de saisir ce vieillard à la gorge et de lui infliger ce qu’il lui a infligé. Il faut seulement qu’il parle. Il faut seulement qu’il dise. Cette sombre maison et cette pauvre ville. Les coups reçus par un garçon turbulent, les coups reçus par un adulte impuissant. La douleur et la honte, puis la colère. Et ce besoin dévorant de partir, de n’importe quelle façon.

Les souvenirs remontent, mais ils ont une couleur qu’il ne leur a jamais vue auparavant.

Peut-être que, finalement, cette maison était trop petite pour eux deux. Peut-être qu’ils se ressemblaient trop.

Il a changé, son père aussi, leur monde aussi. Les usines ont fermé, les vitrines cassées ont été remplacées par du contreplaqué, et tant de gens ont quitté la ville, espérant bien trouver ailleurs une vie à la hauteur de leurs espoirs. Bientôt, ni lui ni son père ne pourront plus reconnaître l’endroit où ils ont vécu.

Le vieil homme aux yeux tristes ne lui fait plus peur. Il craint plutôt ce qui lui vient à l’esprit. La pitié, la tendresse, et par-dessus tout l’impression d’avoir compris ce qu’il y avait derrière les coups.

Demain, il partira. Il ne reviendra pas. Il espère qu’il aura d’autres rêves à nourrir, et que le vieil homme ne le saura jamais.

Bruce Springsteen, The RiverIndependence Day, par Bruce Springsteen
(sur l’album The River, Columbia 1980)
Vous trouverez sur YouTube plusieurs versions de cette chanson, y compris plusieurs sur des diaporamas (elle date quand même d’avant le camescope). En voici une un peu brute, datant de 1978 : cliquez ici…

Extrait :
So say goodbye it’s Independence Day
Papa now I know the things you wanted that you could not say
But won’t you just say goodbye it’s Independence Day
I swear I never meant to take those things away


Bruce Springsteen passe aux Vieilles charrues le 16 juillet prochain. Je vous raconterai…


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